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Anthologie subjective

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samedi 6 octobre 2018

Anthologie subjective : Sohrab Sepehri


Né en 1928 à Kâshân, mort en 1976, Sohrab Sepehri a été peintre et poète. Puisqu’il écrivait en persan, la tentation est forte de comparer son œuvre littéraire à celle de Khayyam ou Rumi. Et il est vrai qu’elle s’en rapproche dans sa métrique (pour peu qu’on puisse en juger en traduction, évidemment) et ses thèmes, sa mystique empreinte de philosophie du monde — un monde cette fois moderne, à l’inverse de celui célébré par ses glorieux prédécesseurs.

Ce qui me frappe avant tout chez Sepehri, c’est l’influence qu’ont eue ses nombreux voyages sur sa poésie, qui de clairement soufie finit par voyager dans un joyeux et spirituel syncrétisme où se mêlent les influences zoroastriennes ou hindouistes. Ahura Mazda et les Védas côtoient le Coran dans un mélange qui pourtant ne sent pas la bigoterie ; plutôt la conscience aiguë d’être au monde, quelle que soit la religion qu’on choisisse d’observer… ou de ne pas observer. Prosélyte certes, mais de la poésie seulement, les religions n’étant que des instruments d’écriture. Car les textes de Sepehri parlent des choses simples de la vie, de celles qui, contemplées avec obstination, peuvent faire naître un sentiment d’illumination. Quelle meilleur moyen que la poésie d’y parvenir ?

Une poésie persane moderne et vive, qu’on peut retrouver en édition bilingue dans un beau livre paru chez maelstrÖm.

Sohrab Sepehri, Histoires de lune, d’eau et de vent, traduit du persan par Parvin Amirghasemkhani, Arlette Gérard et Christian Maucq, maelstrÖm, 196 p., ISBN 978-2-87505-263-6


Simple couleur

Le ciel, plus bleu,
L’eau, plus bleue.

Moi au balcon, Ra’nâ au bord du bassin.

Ra’nâ lave le linge.
Les feuilles tombent.
Ce matin ma mère dit : La saison est triste.
Moi je lui dis : La vie est une pomme, il faut la mordre avec la peau.

La femme du voisin, à sa fenêtre, crochète de la dentelle et chante.
Moi je chante le Véda. Parfois aussi
Je dessine la pierre, l’oiseau, le nuage.

La lumière du soleil unie.
Les étourneaux sont arrivés.
À l’instant les capucines viennent de s’ouvrir.
J’égrène une grenade, au fond du cœur je me dis :
Ce serait bien si, chez ces gens, les graines de leur cœur apparaissaient.

Le jus de la grenade me saute aux yeux : les larmes me coulent.
Ma mère rit.
Ra’nâ aussi.

mardi 20 mars 2018

Anthologie subjective : Jack Mapanje

En 1981, Jack Mapanje publie son premier recueil, Of Chameleons and Gods, alors qu’il est encore étudiant en Angleterre. Cette critique ouverte du régime en place à l'époque au Malawi lui vaut l’attention des sbires du président à vie Hastings Banda. Emprisonné en 1987 pendant trois ans et sept mois dans les geôles du dictateur malawite, sans accusation précise ni procès, le poète a probablement dû sa libération au mouvement de solidarité internationale qui s’est constitué autour de lui. Mais il a préféré choisir l’exil à sa sortie de prison. Il vit donc désormais à York, au Royaume-Uni, et continue à enseigner l’anglais, ce qu’il avait commencé à faire avant sa détention arbitraire ; il lit dans les écoles ou les prisons et partage son expérience hors du commun.

Sa poésie, dans tous ses recueils subséquents, reste fortement imprégnée de cette expérience carcérale. On y trouve aussi beaucoup de métaphores et de personnifications à base d’animaux africains, dans un style qui demeure cependant narratif et accessible au plus grand nombre. Mapanje, à travers son sort personnel, étend à tous les opprimés africains et d’ailleurs sa compassion poétique. Je ne le connaissais pas lorsque j’ai écrit Ptérodactyle en cage — pourtant, ce texte résonne maintenant comme s’il avait été pensé après l’avoir entendu partager les anecdotes sombres mais toujours rehaussées d’humour de sa vie en prison. Y a-t-il vraiment des hasards en poésie ?

En tout cas, pour cette anthologie subjective, voici un poème qui ne parle pas, justement, de la prison, mais tout aussi engagé.

Jack Mapanje, Skipping without Ropes, Bloodaxe Books, ISBN 9781852244125.


The Child That Now Hurts (A Poem for Rwanda)

This child that hurts today was hers
once, sleeping soundly on her back,
braced by glowing kitenge as mother
worked the ridges of her millet field

This son that whimpers in his sleep was
the son she pined for once upon years,
when he cried mum breast-nourished
him under the shade of her succulent

Banana fronds; this boy turned bones
strapped on mum’s emaciated back was
hers, running up and down the sausage
trees her millet fields, inventing cars

From contraptions of bicycles, spokes and
clothes-hangers, becoming the man who
would weave the reed and bamboo granary
for her millet harvest. But when the war

Eventually came, the war between mum’s
brothers’ houses, this war without a name
when this alien encounter spilled bloody
heavy rains, washing away foundations

of sausage trees, millet fields, the bananas,
men, women, children, goats and chickens;
when the grass-thatched houses began to
crumble, swirling, floating away, mother

Had to run for her life, the son on her back
unable to reap the millet of her sweat; now
having crossed the thorny bushes, craggy
cliffs, steep hills and valleys in the exodus

Of this hostile amalgam of dust and blood,
this blood whose roots no mum or child
can fathom; today, when his mum’s feet
refuse to lift, badly blistered in her run from

The enemy — her own people; today when
the child on her back gets too ponderous
and the strings of kitenge biting severely into
her shoulder’s flesh snap; even the mother

Must retire and lay her son by the way-side
for the foraging hyenas to assault — better
that indignity of ravaging beasts than dying
with his bones forever girdled on her back.

vendredi 9 février 2018

Anthlogie subjective : Arun Kolatkar

À l’occasion de la sortie en édition bilingue dans la collection Poésie/Gallimard des Khala Ghoda Poems d’Arun Kolatkar, petite incursion poétique en Inde et en version originale anglaise, puisque Kolatkar a écrit en anglais et en marathi. (D’ailleurs, pour celles et ceux qui s’intéressent à la prononciation, ce nom marathi काळा घोडा, « cheval noir », comme celui qui se dressait sur la place que contemplait le poète pendant l’écriture du texte, se prononce avec des aspirations sur les consonnes suivie d’un h, et avec une sorte de r teinté de lpour le d de Ghoda.)

Même s’il est considéré comme l’un des poètes indiens majeurs des récentes décennies, Arun Kolatkar (1931-2004) n’a que peu publié : il semblait perpétuellement hésitant à confier ses écrits à des éditeurs, peut-être tiraillé par le grand écart entre sa vie professionnelle dans une agence de publicité et la bienveillance empathique si peu ostentatoire de son style poétique. Quoi qu’il en soit, ses poèmes en anglais sur Bombay constituent un vibrant hommage à cette métropole gigantesque à la vie bouillonnante, où chaque petit métier, chaque passant, chaque situation de la vie quotidienne est prétexte à une envolée imaginaire qui reste pourtant contrôlée : un chef-d’œuvre de maîtrise, inspiré par une culture phénoménale et… la musique noire américaine. Pour lire Kolatkar au-delà de la traduction française des seuls Khala Ghoda Poems :

Collected Poems in English, rassemblés par Arvind Krishna Mehrotra, Bloodaxe Books, ISBN 9781852248536.



A Note on the Reproductive Cycle of Rubbish

It may not look like much.
But watch out
when rubbish meets rubbish

in the back of a truck,
and more rubbish
in a whole caravan of trucks,

and then some more
in a vast landfill site
where it matures.

Rubbish ovulates
only once
in its lifetime,

releasing pheromones
during the period
of its fertility.

Driven wild by the scent,
speculators in rut
arrive on the scene in droves,

their chequebooks hanging out,
and slug it out
among themselves.

Rubbish waits.
Patiently.
And copulates with the winner.

vendredi 5 janvier 2018

Anthologie subjective : Ocean Vuong

Au hasard de mes pérégrinations en librairie, je suis tombé sur « Ciel de nuit blessé par balles » d’Ocean Vuong, paru aux éditions québécoises Mémoire d'encrier. Vuong est un auteur américain d’origine vietnamienne, encore très jeune : il est né en 1988. Mais on dirait que la mémoire de ses ancêtres vietnamiens le traverse constamment, de façon atavique, lui qui se présente ainsi : « Un soldat américain a baisé une jeune fermière / vietnamienne. D’où le fait que ma mère existe. / D’où le fait que j’existe. d’où le fait que : / pas de bombes = pas de famille = pas de moi. » Il aurait fallu le lire an anglais, évidemment, puisque Vuong a été réfugié aux États-Unis dès l’âge de deux ans. Mais en feuilletant le livre, et devant la puissance de ces vers, je me suis décidé à acheter tout de suite la belle traduction de Mac Charron. La violence sourd à chaque mot — tant de balles sifflent aux oreilles du lecteur —, dans ces long poèmes aux vers savamment brisés, aux cassures ostentatoires, où l'auteur s’interroge sur ses origines et semble constamment tiraillé entre deux pôles d’attraction, l’un occidental, l'autre oriental. Mais l’empathie affleure aussi, conséquence logique — souvent commune aux poètes — d’un besoin de se voir dans les yeux de l’autre qui fait que l’on existe enfin vraiment. Découverte majeure d’une voix délicieusement tourmentée... et ne sont-ce pas celles-ci qui nourrissent le mieux la poésie ?

Ciel de nuit blessé par balles, éditions Mémoire d’encrier, 116 p., ISBN 978-2-89712-507-3


TÉLÉMAQUE

Comme tout bon fils, je tire mon père
hors de l’eau, par les cheveux,

sur le sable blanc, ses jointures creusant un sentier
que les vagues s’empressent d’effacer. Car la ville

au-delà de la rive n’est plus
là où nous l’avons laissée. Car la cathédrale

bombardée est désormais une cathédrale
faite d’arbres. Je m’agenouille à ses côtés

pour voir jusqu’où je peux m’enfoncer. Sais-tu qui je suis,
Ba ?
Mais la réponse ne vient jamais. La réponse

est le trou de balle dans son dos, débordant
d’eau de mer. Il est tellement immobile

qu’il pourrait être le père de quiconque, repêché
comme une bouteille verte échouée

aux pieds d’un garçon, remplie d’une année
qu’il n’a jamais touchée. Je touche

ses oreilles. Inutile. Je le retourne.
Pour lui faire face. La cathédrale

dans ses yeux noirs de mer. Ce visage
aucunement mien, que je porterai pourtant

quand j’embrasserai tous mes amants en leur souhaitant bonne nuit :
comme je scelle les lèvres de mon père

avec les miennes, et entreprends
mon fidèle travail de noyade.

mardi 28 novembre 2017

Anthologie subjective : Léo Beeckman

Léo Beeckman est né en 1948 et mort en 2017. Infatigable promoteur des lettres belges dans plusieurs associations, créateur d’un fonds de plusieurs milliers d’ouvrages destiné à présenter la littérature belge dans les foires et les salons, il a aussi été éditeur. Et puis il a écrit ce court recueil intitulé Poème quantiques, retrouvé après sa mort, dans lequel sont évoqués les « fractures du temps », le « vortex », l’ubiquité du poète qui, tel un électron qui peut se trouver dans plusieurs positions à la fois, contemple le monde de ses vers courts et percutants pour dire une vérité que les tracas quotidiens font ignorer à ceux qui ne s’abreuvent pas de poésie. Les époques se mêlent, les règnes animal, végétal ou minéral se fécondent. Douze poèmes, c’est tout. Simples, concis, qui vont à l’essentiel. Mais un choc du style et du discours qui perdure longtemps après la lecture.

Poèmes quantiques, Léo Beeckman, maelstrÖm, ISBN 978-2-87505-272-8.
Ce livre fait partie de la collection 4 1 4, qui propose d’acheter deux exemplaires collés entre eux. Le deuxième livre est tout simplement à offrir.


Poème quantique VIII

Pour Étienne Minoungou

Nous sommes
La civilisation noire
La civilisation goudronnée
La terre rouge
Et la poussière
Nous sont devenues étrangères
Au mépris
Des lois sauvages
Nous avons construit
Des abattoirs
Et nous avons emballé
La mort
Sous cellophane
Nous avons mis
Nos espoirs
Dans des coffres
Et nos avoirs
Dans des cartes
Pour manger à crédit
Et pour mourir
Le ventre plein

Or
un jour
J’aurai la peau noire
Et je porterai cette peau
En signe de libération
Car je serai à nouveau
Cet homme ancien
Qui se souvient de la terre
De la place
Qui lui revient
Et de ses origines minérales.

samedi 2 septembre 2017

Anthologie subjective : George Mackay Brown

Photo : plaque commémorative à Stromness, dans les Orcades.

Une poésie qui respire les embruns et la rudesse de la mer, l’orge et les récoltes toujours menacées par un climat imprévisible. Une poésie qui, à l’anglais le plus littéraire, mêle l’écossais et les mots locaux d’origine scandinave. C’est un peu comme ça que je vois les écrits de George Mackay Brown (1921-1996), le chantre des Orcades, ces îles tout juste au nord du continent britannique.

Aujourd’hui, les bateaux ravitaillent en continu (sauf en cas de tempête insurmontable…) et le mode de vie jadis typique et isolé des îliens s’apparente à celui de nombreux continentaux. On peut faire ses courses au supermarché Tesco, et rares sont les locaux qui prennent la peine de cultiver un jardin. Les bateaux de croisière aussi abondent, faisant de la petite capitale tranquille des Orcades, Kirkwall, une ruche particulièrement animée lorsque débarquent des milliers de touristes en quelques heures. Un peu plus loin dans l’île principale, Stromness, la deuxième ville de l’archipel, est certes moins visitée. Des pierres levées néolithiques se dressent dans certains champs, préservées par des agriculteurs moins radicaux que ceux qui les dynamitaient il y a quelques décennies. Mais la modernité est là, et les Orcades perdent irrémédiablement de leur charme isolé.

Reste tout de même la poésie de George Mackay Brown, sorte de pied de nez à cette modernité envahissante, glorification nostalgique d’une vie en harmonie avec la mer et les champs durement exploités. Son chef-d’œuvre, Fishermen with Ploughs, publié en 1971, est un des sommets de la poésie écossaise. À lire et à relire après un séjour aux Orcades, pour noyer l’impression de dissolution lente de ces îles dans la mondialisation.

The Collected Poems of George Mackay Brown, John Murray, ISBN 978-0-7195-6884-8
« The Poet », lu par l’auteur ici.


Love Letter

To Mistress Madeline Richan, widow
At Quoy, parish of Voes, in the time of hay:

    The old woman sat in her chair, mouth agape
    At the end of April.
    There were buttercups in a jar in the window.

    The floor is not a blue mirror now
    And the table has flies and bits of crust on it.

    Also the lamp is broken.

    I have the shop at the end of the house
    With sugar, tea, tobacco, paraffin
    And, for whisperers, a cup of whisky.

    There is a cow, a lady of butter, in the long silk grass
    And seven sheep of Moorfea.

    The croft girls are too young.
    Nothing but giggles, lipstick and gramophone records.

    Walk over the hill Friday evening.
    Enter without knocking
    If you see one red rose in the window.

vendredi 10 février 2017

Anthologie subjective : Olivier Larronde

En guise de titre pour ce recueil, une anagramme sur le nom du poète

C’est une découverte passionnante que ce poète méconnu de nos jours, mais qui pendant sa courte vie (1927-1965) a connu une certaine gloire littéraire, que Jean Cocteau et Jean Genet ont contribué à forger. Si Larronde n’a pas encore la place qu’il mérite dans le panthéon des amateurs de poésie française d’aujourd’hui, les articles bien documentés ne manquent pas sur la toile pourtant, par exemple ici ou . Un autre extrait chez Dom ici. Sa langue est extrêmement originale, mêlant un certain classicisme, qu’il s’empresse de déconstruire, à une invention syntaxique et grammaticale souvent déconcertante à la première lecture. Puis, lentement, ses mots pénètrent l’esprit et, tels des couteaux acérés, taillent et sculptent la pensée pour y laisser une marque indélébile.

Ses Œuvres poétiques complètes ont été publiées au Promeneur, qui dépend des éditions Gallimard. Pour mieux le faire connaître, la vénérable maison ferait bien de le publier dans sa collection phare Poésie/Gallimard... En complément des liens ci-dessus, voici quelques autres poèmes courts.


À nous deux

Loin d’être un sensible sans cible
Si son vers libre est sans accu,
Peu éthique et le dos au crible
Mes huit pieds iront droit aux culs
Sans nombre et pied — nés pour se taire
En s’étirant : vers solitaires.

*

À la femme !

Ma chérie, tendre comme tes viandes,
Oui ! j’ai confié l’Amour aux canines,
À la fin signe (à ton tour giclant)
Avec ton sang le diamant viril.

*

De justesse

Droitement se tournent le dos toutes tes faces
Sans cou rigide DÉ — non sans point noir.
                                                                   Noircir !
Comme on rougit de honte... t’envahir le noir
Point ! dur droit... fonde la honte de tes six face-
À-face avec le triple saut périlleux :
                                                         oui ! sans compter
Sur le hasard se hasarde l’acrobate à
Se jouer au propre DÉ de son corps souriant
À toutes les faces de toi DÉ du Verti-
Ge sans point de repère
                                       — eh la Mort !!

lundi 21 novembre 2016

Anthologie subjective : Paul Brach

Comme un voyage dans le temps, ce livre de 1917 trouvé au salon du livre de Walferdange : Le Salut aux morts est un recueil de Paul Brach qui, date oblige, traite entièrement dans sa concision (moins de 50 pages) de la Première Guerre mondiale.

Difficile de trouver facilement des informations sur l’auteur, actif dans les milieux littéraires français du début du XXe siècle, mort en 1939 selon le catalogue de la Bibliothèque nationale de France. A-t-il vu le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale ? Pour l’instant, sans connaître la date exacte de son décès, pas moyen de le savoir. Toujours est-il que ce recueil, majoritairement composé en alexandrins classiques, est un émouvant témoignage ; le tenir en main, c’est se replonger dans la furie idiote de la guerre et le déferlement patriotique qui en découle. L’Allemagne en prend bien entendu pour son grade et la France éternelle est un parangon de vertu...

Le style est certes daté, mais la thématique le transcende, surtout devant ce papier jauni dont il m’a fallu encore couper quelques feuillets. Et puis, mystère, à qui a bien pu être dédicacé cet exemplaire ? Je ne le saurai jamais.



Le salut aux morts

... Et quasi cursores
Vitae lampada tradunt.
(Lucrèce).


J’ai pris le long sentier qui conduit à vos tombes,
Je n’ai pas rencontré au hasard du chemin
Les visages éteints où le regard succombe
Ni les gerbes de fleurs qui tremblent dans des mains.

Sur la route, où l’automne étalait son orgie,
Nul voile ne prêtait sa pâle obscurité
Et le soir, dépouillé de toutes élégies,
Portait très simplement son immortalité.


J’ai pris le long sentier qui conduit à vos tombes,
Et je vous ai trouvés, paisibles et troublants,
Et je vous ai trouvés, comme un vol de colombes,
Enfin réfugié sur son colombier blanc.

Le temple est éternel où la Pensée unique
A dressé les sommets des plus vivants que nous,
C’est la sublime et transcendante Basilique...
Et je pleure d’amour et je tombe à genoux !

J’écoute l’harmonie où les notes se mêlent,
Symphonie apaisée aux sonores couleurs,
Et, comme dans le bois divin de Philomèle,
Des voix chantent aussi leurs humaines douleurs.

Rêveur, rêveur obscur, quand ton âme obsédée
Cherche à se délivrer du lancinant remords
De voir encor la vie et de l’avoir gardée,
Écoute, en te courbant, la musique des morts.

— Ô morts, vous qui n’étiez que des ébauches d’hommes,
Et qui, n’ayant pas pu achever vos travaux,
Vous êtes étendus sur la terre où nous sommes
Pour la France éternelle et pour des sorts nouveaux,

Aucun néant n’a la puissance de vous prendre !
Vous avez disparu dans le jeune matin
Mais vous continuez quand même vos destins :
La Mort n’a que son nom attaché à vos cendres.

Fluides, vous glissez entre ses doigts déments
Et la danse tragique où je la vois poursuivre
Son œuvre de détresse et de déchirement
N’est que son désarroi de vous sentir survivre.

Rêveur, rêveur obscur, respire le parfum
Qui monte à l’heure molle et que le songe encombre
En roulant dans le soir la guirlande des ombres
Tandis que l’air calmé berce des séraphins.

Respire le parfum, écoute la musique...
Saisis cette nuance où tout un cœur s’émeut,
Conçois qu’une pensée ait des accents physiques
Et qu’une âme se penche au bord d’un étang bleu.

Change chaque moisson en un flot d’espérance,
Reconnais un élan dans le souple buisson,
Le souvenir, sur le rosier qui se balance,
Regarde un enfant tendre et chante sa chanson !

Alors, te pénétrant peu à peu du mystère,
Tu sauras découvrir la grave mission
Que, de leur grand Abri, tous ces morts te dictèrent
Par le don de leur chair et de leur passion.

Tu peux, du seul reflet de ta mémoire active,
Animer le combat qu’ils n’ont pas terminé
Et, pour être à leur âme une âme positive,
Il suffit d’un amour et d’un rêve obstiné.

— Morts brisés, morts sanglants, ô morts de notre vie,
Goûtez un si parfait, un si tiède repos,
Nous tendons devant vous notre force asservie
Puisque c’est votre sang qui court sous notre peau !

lundi 4 juillet 2016

Anthologie subjective : Xu Lizhi

Parmi l’immensité des catégories de poètes, il y a celle du poète ancré dans la vie de tous les jours, et tout particulièrement dans la vie au travail. Habile ou malhabile tâcheron des mots qui décrivent des gestes répétés, il rend simplement compte de son vécu, comme un exutoire peut-être ; il ne prétend pas à la transcendance de la publication ou à l’honneur des reconnaissances.

C’est d’autant plus vrai pour Xu Lizhi qu’il s’est suicidé le 30 septembre 2014 à Shenzhen. Il était employé chez Foxconn, le fameux sous-traitant d’Apple et consorts connu pour ses conditions de travail inhumaines, qui a déjà fait l’objet de nombreux articles dans la presse. Xu Lizhi était aussi un travailleur migrant : originaire de la ville de Jieyang, dans l’est de la province du Guangdong, il a été embauché par Foxconn à quelque 300 kilomètres de là. Foxconn People, le journal interne de cette mégaentreprise qui compte 350 000 personnes à Shenzhen, a d’ailleurs publié des articles de Xu. Son rêve ? Devenir libraire. Mais le sort en a décidé autrement. Acculé pour vivre à travailler à la chaîne pour assembler les gadgets électroniques d’un monde en mal de connectivité compulsive, il n’aura tenu que jusqu’à 24 ans.

Certains de ses poèmes ont été traduits en français par Célia Izoard et Alain Léger dans le livre La machine est ton seigneur et ton maître, éditions Agone, 2016, 128 p., 9,50 €.


Une vis tombe par terre (9 janvier 2014)

Une vis tombe par terre
Dans cette nuit noire des heures supplémentaires
Plongeon vertical, on l’entend à peine atterrir
Personne ne la remarquera
Tout comme la dernière fois
Une nuit comme celle-ci
Quand quelqu’un s’est jeté
Dans le vide

*

Une sorte de prophétie (18 juin 2013)

Les anciens du village disent tous
Que je ressemble trait pour trait à mon grand-père jeune
Je n’arrivais pas à les croire
Mais à force de les écouter
Ils m’ont convaincu.
Mon grand-père et moi avons les mêmes expressions du visage
Même caractère, mêmes passe-temps
Comme si nous étions sortis du même ventre
Mon grand-père était surnommé « Tigre de bambou »
Et moi « Porte-manteaux »
Mon grand-père ravalait souvent ses sentiments
Je suis souvent obséquieux
Mon grand-père aimait les devinettes
J’aime les prémonitions
1943, à l’automne 1943, les démons japonais sont entrés et
Mon grand-père a été brûlé vif
23 ans, à l’âge de 23 ans.
J’aurai 23 ans cette année.

*

Un autre poème en français dans un article de Télérama.

mardi 26 janvier 2016

Anthologie subjective : Anise Koltz

Au Luxembourg mais aussi dans tout le monde francophone, celles et ceux qui aiment la poésie connaissent évidemment Anise Koltz. Une grande dame qui, du haut de ses 87 ans, fait figure de marraine de la poésie grand-ducale. C’est donc avec beaucoup d’à propos que Poésie Gallimard, pour ses 50 ans, a conçu une anthologie de la poétesse, première Luxembourgeoise à se voir ainsi honorer d’un titre dans cette collection de référence.

Lire la poésie d’Anise Koltz, c’est un peu comme la rencontrer : sous des abords timides dont seule la patience de son interlocuteur viendra à bout, on découvre des perles cachées. C’est elle-même qu’elle met en scène, tout en écrivant ce qu’elle ne saurait dire en public, avec force métaphores et images décalées. Ses poèmes sont courts et disent beaucoup en peu de mots ; presque des aphorismes quelquefois, tant la puissance d’une idée s’accole à une forme concise mais gratifiée d’un fin polissage pour la rendre terriblement efficace.

Avec Anise Koltz, pas de poésie expérimentale ou de variations infinies des formes : depuis son premier recueil, en 1966, elle a gardé un cadre relativement fixe mais sait y exprimer une large palette de thèmes, dont certains récurrents comme la mère, son époux décédé ou sa fascination pour la nature et les astres célestes. Tout cela sans qu’une fois le lecteur se lasse.

Un recueil essentiel chez Gallimard donc pour un aperçu de 50 ans de poésie, qui n’empêche pas de se plonger avec bonheur dans les éditions originelles des livres d’Anise Koltz pour encore plus de plaisir.

À lire aussi, mon article pour le woxx qui rend compte d’un récent entretien avec la poétesse luxembourgeoise.

Somnambule du jour, Poésie Gallimard, 2016


Mon langage
installé de longue date
comme le port d’Alexandrie
est marqué de commerce
il sent la contrebande

extrait de S’adonner au silence, 1983.

Chaque matin
après lui avoir brossé les ailes

Je range mon ange gardien
dans le placard

extrait d’Un monde de pierres, éditions Arfuyen, 2015.

lundi 7 décembre 2015

Anthologie subjective : Nâzim Hikmet

L’œuvre de Nâzim Hikmet (1902-1963) est fascinante. D’abord parce que le poète turc, communiste convaincu, a passé une bonne partie de sa vie en prison ou en exil et que ses vers s’emparent de ces thèmes avec, évidemment, l’authenticité profonde de l’expérience. Mais aussi parce que le mal qu’on lui a fait, il le retourne pour sortir de ses tripes des mots d’une empathie rare et des poèmes d’amour qui transcendent la banalité d’un genre pourtant ressassé depuis des siècles. Un des thèmes qui traversent ses écrits est la répulsion que provoque chez lui l’arme nucléaire, qu’il oppose à la beauté du monde et, ici, à l’innocence d’une enfant.

Nâzim Hikmet, Il neige dans la nuit, collection Poésie Gallimard.


LA PETITE FILLE

C’est moi qui frappe aux portes
aux portes, l’une après l’autre.
Je suis invisible à vos yeux.
Les morts sont invisibles.

Morte à Hiroshima
il y a plus de dix ans,
je suis une petite fille de     sept ans.
Les enfants morts ne grandissent pas.

Mes cheveux tout d’abord ont pris feu,
mes yeux ont brûlé, se sont calcinés.
Soudain je fus réduite en une poignée de cendres,
mes cendres     se sont éparpillées au vent.

Pour ce qui est     de moi,
je ne vous demande rien :
il ne saurait manger, même des bonbons,
l’enfant qui comme du papier a brûlé.

Je frappe à votre porte, oncle, tante :
une signature. Que l’on ne tue pas les enfants
et     qu’ils puissent     aussi manger des bonbons.

lundi 9 novembre 2015

Anthologie subjective : Edmond Dune

Difficile d’habiter au Luxembourg et de s’intéresser à la poésie sans rencontrer Edmond Dune (1914-1988). L’imposant ouvrage consacré à sa poésie complète permet entre autres de comprendre le cheminement de cet auteur emblématique de la littérature grand-ducale : assailli par la rage d’écrire et d’être publié, Dune s’empare du style le plus académique à ses débuts pour se libérer peu à peu du carcan de contraintes surannées, pour épurer son écriture. Dans ce poème, publié en 1950, il met en scène un futur rêvé à partir des vicissitudes du présent ; rôle essentiel pour un poète, dont je reparlerai bientôt à l’occasion de la sortie de mes Flo[ts].

Edmond Dune, Œuvres complètes, tome I (poésie), éditions Phi


Pour un autre âge

Il souffle un vent de feu sur les pages menteuses
Les mots claquent des dents
Les visages s'effacent
La nuit descend sur les royaumes de l'encre.

Hors des déserts où se morfondent les faux prophètes
Les marchands de sable conduisent leur caravane
De trésors d'illusions aux villes englouties
Là où le crieur d'eau a toujours soif de vin.

Ici c'est le matin sur les agaves
Les fontaines du réel remplissent les ruelles
De ruisseaux de musique de rivières d'odeurs
Le soleil des oranges croule dans les barques.

Allez-vous nous parler encore
Du destin des voiliers
Des fantômes du vent
De la fatalité des noyés à la dérive ?

Non !

Je parlerai de l'homme futur
Tel que le voient les étoiles
Dont la lumière n'a pas encore atteint la terre
De l'homme qui n'aura plus jamais besoin
De cacher les couleurs de son espoir
Sous un costume de bagnard
Plus besoin de courir après des ombres
Et de rêver pour remplacer le vivre.

Il souffle un vent d'enfer sur les drapeaux en flammes
Les nations s'écroulent comme des châteaux de cartes
La haine des soutiers fait rebrousser les cuirassés
La révolte des nègres incendie les champs de pétrole
Et dans les banques l'or se change en plomb
Et les gardiens armés deviennent mannequins de cire.

Quand nous serons bien seuls sur les steppes du monde
Allant au pas berceur des mules sonnaillantes
Tout le soleil à partager, tout le blé de la terre
Quand nos enfants riront d'être nus sur les plages
Aux yeux la vérité,
Aux lèvres le mot juste
Alors...

Ah, taisez-vous, taisez-vous !

... alors il sera temps de reparler
Du destin des voiliers
Des fantômes du vent
De la dérive des noyés
Mais comme d'un passé enfin passé.

lundi 12 octobre 2015

Anthologie subjective : Pierre Joris


Image : Frédéric Bisson, flickr, CC-BY-2.0

Pour écrire sur un poète, rien de plus simple pour se documenter : il suffit de lire (ou relire) ses livres. C’est ce que j’ai donc fait pour Pierre Joris (l’article est là). Belle occasion donc de le citer ici aussi. Mais comment choisir, pour ajouter quelques vers à ce site dans la rubrique « anthologie subjective », parmi une production pléthorique et en général assez diversifiée ? Je me suis décidé pour deux courts poèmes lus dans l’anthologie Poasis, qui regroupe des poèmes que Pierre a écrits entre 1986 et 1999.

Il m’a semblé que cette courte page était plutôt caractéristique de son travail : lignes courtes, composition parcimonieuse des vers sur la page, phrasé sec et direct, vocabulaire sans fioritures, coupures d’accentuation. On ne rentre pas sans effort dans la poésie de Pierre Joris mais, une fois entré, on ne la quitte qu’à regret.


2 Poems for Pens


I.


black & blue
the inks mix
sky at five o'color
a fountain
pen like a big
beaked bird,
            childhood
games & smells


2.


                            I see the pen
poised, the shadow it throws,
the indents in the wooden
underbelly below the nib,
like sharkgills,
               the meat eating
metaphor
i.e. writing instrument.